Jazz, rap ou piano: le son singulier de ces musiques composées dans le couloir de la mort | Slate.fr – Slate.fr

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Gabrielle Maréchaux — Édité par Sophie Gindensperger
Temps de lecture: 6 min
C’est une question qui taraudait déjà les disciples de Socrate: à quoi bon faire de la musique lorsque la mort nous attend? Dans le Phédon, Platon nous rapporte ainsi l’interrogation de Cébès visitant en prison son maître Socrate, condamné à mort mais occupé malgré tout à composer un prélude pour Apollon, à mettre en musique des fables d’Ésope: «Quelle idée tu as eue, depuis que tu es ici de composer des vers, toi qui jusque-là n’en avait point fait de ta vie?»
Le philosophe rétorque alors qu’il obéit ainsi à une voix de sa conscience l’incitant depuis longtemps à se tourner vers l’art. Si cette réponse peine à satisfaire Cébès, qui aimerait plutôt que son maître s’évade, elle taraudera également bon nombre de lecteurs de Platon. L’écrivain Cioran le premier, qui écrit dans son livre L’Écartèlement, en prenant quelques libertés avec les faits relatés par Platon: «Alors qu’on préparait la ciguë[1], Socrate était en train d’apprendre un air de flûte. “À quoi cela te servira-t-il?” lui demande-t-on. “À savoir cet air avant de mourir” […] Cette réponse […] me paraît l’unique justification sérieuse de toute volonté de connaître, qu’elle s’exerce au seuil même de la mort ou à n’importe quel autre moment.»
N’en déplaise à Cioran, quelque 2.400 ans plus tard, certains condamnés à mort continuent de faire de la musique dans des buts bien plus précis.
Pannir Selvam est l’un d’eux. Ce Malaisien est incarcéré à Singapour depuis 2014, année où il est arrêté avec 50 grammes d’héroïne. Cette quantité suffit à déclarer la mort d’un homme dans ce petit État d’Asie du Sud-Est, où la pendaison demeure obligatoire pour tout trafic de 15 grammes d’héroïne ou plus.
Dans sa vie d’homme libre, Pannir Selvam aimait déjà jouer de la musique, notamment pour la paroisse de son église. Dans sa cellule, s’il ne peut plus en écouter, il s’est mis à en composer dans un dénuement quasi total, raconte sa sœur Angelia, qui reçoit via des lettres les raps qu’il écrit: «Il n’a pas de table, pas de chaise, de lit ou d’oreiller. Il doit demander pour avoir un papier ou un seul stylo qu’il faudra utiliser jusqu’à la dernière goutte d’encre.»
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Lorsque Angelia reçoit ces textes, elle tâche de les transmettre à des rappeurs qui les mettent en musique. En résulte une production musicale unique en son genre dans laquelle la famille Selvam place beaucoup d’espoir: «Le débat sur la peine de mort se fait surtout entre ONG et avocats, pas tellement entre citoyens, déplore Angelia. Et puis si avant, les gens lisaient, aujourd’hui ils scrollent surtout sur les réseaux sociaux et c’est très dur d’avoir leur attention. Mais une chanson, c’est une chance de capter un peu de leur temps et un peu, c’est suffisant pour leur dire regardez la réalité de la peine de mort, du couloir de la mort, des détenus et de leurs familles en souffrance.»
Pour le rappeur Kidd Santhe, l’interprète d’un des raps de Pannir, recevoir ces paroles a aussi été une chance, alors qu’il se sentait de plus en plus impuissant en tant que musicien, en pleine pandémie de Covid-19: «Je songeais presque à arrêter, raconte-t-il, puis j’ai reçu cette chanson et je me suis rappelé que notre boulot, nous artistes, c’est de faire circuler des idées, de permettre à certaines personnes d’exprimer leurs émotions, de parler d’histoires autres que les nôtres.»
À 15.000 kilomètres de Kidd Santhe, dans le quartier new-yorkais de Brooklyn, un autre musicien tâche de se faire le porte-voix d’un condamné. Albert Marquès est un pianiste jazz qui découvre l’histoire de Keith LaMar via son ami le jazzman Brian Jackson, au beau milieu des protestations suivant la mort de George Floyd. «On se disait: pourquoi ne pas plus agir avant que d’autres personnes noires soient tuées?, rapporte-t-il. Et il m’a alors parlé de Keith, de son amour pour le jazz et de son histoire.»
Placé à l’isolement depuis vingt-neuf ans, ce détenu de l’Ohio est censé être exécuté le 16 novembre 2023 pour le meurtre de cinq détenus tués lors de l’émeute de la prison de Lucasville. Avec onze jours de chaos total, celle-ci détient le record de la plus longue insurrection carcérale de tous les États-Unis.
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Pourquoi la musique nous procure tant d’émotions
En l’absence de preuve ADN ou vidéo, Keith LaMar, qui était un détenu de Lucasville lorsque l’émeute a eu lieu, a ainsi été accusé sur la seule base de témoignages anonymes. De nombreux universitaires ou professionnels du droit américain pointent depuis les manquements de la justice lors de son procès, avec des preuves en faveur de Keith LaMar non divulguées à la défense, des témoins qui se contredisent et que la défense suspecte d’avoir chargé Keith en échange d’accords signés leur garantissant des réduction de peine –pratique fréquente aux États-Unis.
Après des années de bataille toujours vaine pour exiger un nouveau procès, Keith LaMar assure avoir résisté au désespoir, à la folie comme au suicide grâce à sa découverte du straight ahead jazz et de John Coltrane, via des cassettes qu’un autre détenu lui glissait sous la porte de sa cellule. Il possède aujourd’hui plusieurs dizaines de CD, et pour les conserver, lorsque le personnel pénitencier a soudainement décidé qu’il ne devait pas en avoir plus de quinze, Keith LaMar a entamé une grève de la faim.
Car dans l’écoute active de cette musique, faite d’audaces harmoniques déconcertantes, Keith LaMar dit avoir trouvé des médicaments. «Mes CD, c’est mon armoire à pharmacie, je sais exactement quoi écouter pour soigner quoi: la déshydratation, la fatigue mentale, la fatigue physique… La musique de Coltrane, ce n’est pas une musique qu’on apprécie en claquant des doigts. On n’apprécie pas de prendre un médicament. Sa musique, c’est une façon d’entraîner son cerveau à comprendre la complexité du monde.»

Lorsqu’Albert Marquès contacte Keith LaMar, l’idée de faire de la musique ensemble naît rapidement, avec un groupe de jazz accompagnant les spoken words récités par Keith via téléphone. Ainsi naît l’album Freedom First, dont la réception donne à Albert des raisons d’espérer. «Avant que l’on commence à faire de la musique ensemble, Keith n’avait jamais fait l’objet d’aucun article dans la presse américaine», note-t-il. Derrière les barreaux, ce dernier espère quant à lui que cette musique permettra notamment de «montrer l’humanité qu’il a su conserver».
Rappeler l’humanité d’un condamné via la musique, un autre pianiste a tenté de le faire en jouant directement au tribunal: Bobby Wolfe, qui travaille aujourd’hui pour le San Francisco Ballet. En 1991, il est contacté par un avocat lui demandant s’il peut venir avec son clavier au tribunal pour l’aider à montrer que son client, David Lee Powell, mérite une deuxième chance.
Ce dernier a avoué le meurtre d’un agent de police alors qu’il était sous l’emprise de méthamphétamine en 1978. Entre le témoignage d’une infirmière de la prison rappelant le comportement exemplaire de Powell qui a appris à lire à d’autres détenus et celui d’un psychiatre assurant que Powell, désormais sevré, n’est pas un danger pour la société, le pianiste se met donc à jouer la prouesse de composition à laquelle est parvenu ce détenu, pourtant autodidacte: «C’est une musique étonnante, confie-t-il, car c’est un palindrome, un morceau de musique que l’on peut jouer dans les deux sens. J’étais très nerveux, je me rappelle du silence dans le tribunal, de David Lee Powell qui me regarde d’un air humble et reconnaissant. J’ai été très triste quand il a finalement été exécuté.»
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Tué par injection létale en 2010, après trente-et-un ans de prison, David Lee Powell reste aujourd’hui l’homme qui a le plus attendu dans le couloir de la mort du Texas. Sa musique lui a cependant survécu, via l’exposition que l’artiste Mark Menjivar lui a consacré, où la partition est distribuée: «J’espère montrer ainsi que les condamnés ne sont pas juste des numéros, ou des monstres, explique-t-il. Et je pense que cette musique permet d’expliciter la complexité qui siège dans chaque être humain.»
Et si la musique de David Lee Powell n’a pas suffi à émouvoir les jurés, un contre-exemple notable fait, quant à lui, mentir tous ceux qui resteraient sceptiques sur la possible réussite de ce genre de démarche: le tube «Hurricane» de Bob Dylan. Sorti en 1975, il raconte l’histoire de Rubin Hurricane Carter, un homme jugé coupable de meurtres qui clamait son innocence. À la suite du succès de la chanson, la justice américaine admet que le procès qui a condamné Hurricane était biaisé, et celui-ci est libéré.

1 — Poison utilisé pour l’exécution de Socrate. Retourner à l’article
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