Grands procès. L'affaire Thérèse Humbert: une affabulatrice de génie – Notre Temps

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Paris, 9 mai 1902. À midi, près de dix mille personnes contenues par un escadron de police piétinent devant le 65, avenue de la Grande-Armée. Depuis plusieurs semaines, la rumeur d’un incroyable scandale monte dans la presse: Thérèse et Frédéric Humbert, riches bourgeois amis du Tout-Paris politique et artistique, seraient de vulgaires escrocs! Les amateurs de fait divers à rebondissements connaissent bien le couple, qui défraye la chronique depuis près de vingt ans avec leur bras de fer juridique pour récupérer le fabuleux legs de 100 millions de francs d’un « oncle d’Amérique », un certain Henry Crawford. Sur la foi de l’héritage à venir, des centaines de créanciers appâtés par des taux d’intérêt alléchants ont prêté des sommes astronomiques aux Humbert, pour un total estimé à 60 millions de francs! Rappelons qu’à l’époque, les grandes fortunes plafonnaient à 30 millions de francs et le salaire annuel d’un charretier d’Île-de-France à 500 francs.
Empruntant aux uns pour rembourser les autres, Thérèse et Frédéric ont tenu ainsi durant des années, vivant dans un luxe ostentatoire. Chacun des procès les opposant aux neveux de leur bienfaiteur américain devait leur permettre de liquider leurs dettes, mais les procédures en appel repoussaient constamment le dénouement. Le feuilleton aurait pu durer encore longtemps sans la faillite d’un de leurs principaux bailleurs de fonds, la banque Girard. Après le suicide de son directeur, une enquête a été diligentée. La justice a ordonné l’ouverture du coffre-fort des Humbert pour saisir les preuves du montant de l’héritage et les forcer à honorer leurs créances.
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Partis deux jours plus tôt en assurant être de retour pour la perquisition, les époux Humbert brillent par leur absence. Des grands bourgeois sur la sellette, des millions en jeu, une suspicion de malversation… L’opinion publique exige des réponses et les badauds se pressent aux premières loges.
Pourtant, le procureur de la République est confiant lorsqu’il ordonne l’ouverture du coffre-fort. Cet habitué des dîners mondains de Thérèse n’imagine pas un instant ce qui l’attend derrière la lourde porte métallique: un vieux journal, une pièce italienne et un bouton de culotte! Dès le lendemain, Le Figaro relate l’événement en le qualifiant « du plus bouleversant coup de théâtre qui pouvait se produire dans cette vie parisienne pourtant si féconde en surprises étranges, hasards saugrenus et découvertes bouffonnes ». Un parfait résumé du sentiment général devant ce que le président du Conseil, Pierre Waldeck Rousseau, qualifie « d’escroquerie du siècle ».
En cavale, les époux Humbert sont arrêtés à Madrid sept mois plus tard et écroués à la Conciergerie, avant d’être traduits en cour d’assises du 8 au 22 août 1903. Dix ans après le scandale politico-financier du canal de Panama, cette nouvelle affaire de spéculation capitalistique fait trembler le régime. Ernest Vallé, l’ancien avocat des Humbert devenu ministre de la Justice, est même interpellé au Parlement. Le doute plane aussi sur une possible implication du défunt père de Frédéric, le très respecté Gustave Humbert, ancien ministre et sénateur. Pourtant, les rouages de l’escroquerie et la personnalité de son instigatrice, Thérèse, vont prendre le pas sur les enjeux politiques. « Le procès eût pu être un des plus grands du siècle, un procès de morale sociale, le procès des mensonges de la civilisation moderne », regrettera Henri Vonoven, célèbre chroniqueur judiciaire de l’époque.
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Durant les deux semaines d’audience, Thérèse Humbert est au cœur de l’accusation. Elle nie tout en bloc. En dépit de l’accumulation de preuves, cette femme trapue de 47 ans affublée d’un zézaiement garde un incroyable aplomb. Le talent criminel de cette comédienne dans l’âme confine au génie et lui vaut rapidement le surnom de « la Grande Thérèse ». L’audace de l’escroquerie du faux héritage est indissociable du tempérament de cette femme initiée très tôt à mentir pour survivre.
Troisième d’une fratrie de six enfants, Thérèse Daurignac est née en 1855 près de Toulouse. Sa mère nourrit la famille en tenant une petite boutique de lingerie, tandis que son père, un dilettante fantaisiste, bat la campagne en se disant rebouteux. À 14 ans, sa vie bascule avec la mort de sa mère: les dettes s’accumulent et son père tient leurs créanciers en haleine en alléguant l’héritage imminent d’une tante imaginaire… Thérèse, réputée auprès de ses amies pour son imagination et ses talents de conteuse, va dès lors marcher dans les pas de ce père roublard. Et elle va exceller. Sa physionomie sans grâce, son défaut de prononciation et son apparente sincérité lui confère un étrange charme auquel personne ne résiste. Elle apprend vite à en jouer, se faisant volontiers passer pour plus naïve qu’elle n’est. N’ayant aucun des attributs classiques de la séductrice rouée, elle berne d’autant mieux les commerçants émus auprès desquels son père l’envoie négocier leurs dettes. Elle développe aussi un sens aigu du subterfuge, allant jusqu’à annoncer ses fiançailles fictives pour recevoir des cadeaux qu’elle ne rend évidemment pas…
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En grandissant, elle entrevoit vite l’intérêt d’un bon mariage. Elle jette son dévolu sur son cousin germain, le timide Frédéric Humbert, de deux ans son cadet. Ce choix charrie probablement un profond désir de revanche. La mère de Thérèse était en effet l’enfant naturel d’un riche fermier, dont la fille légitime, elle, a hérité avant d’épouser le père de Frédéric. La future belle-mère de Thérèse, demi-sœur de sa défunte mère, a une belle vie. La jeune femme en veut sa part. Pour appâter le clan Humbert, elle brode sur la légende paternelle d’un héritage qui lui garantirait une dot. Les familles se connaissent mais la duperie fonctionne! Thérèse se marie à 23 ans et s’installe dans un modeste appartement à Paris, où Frédéric finit son droit. Peu après, son mensonge est éventé. Est-elle bannie? Au contraire! Son mari la soutient et devient même le complice de ses affabulations. Ses connaissances juridiques vont vite s’avérer très utiles. Elle est le cerveau de leurs escroqueries, il en est la cheville ouvrière.
En 1882, lorsque Gustave Humbert devient ministre de la Justice, le couple voit le bénéfice qu’il pourra tirer de la crédibilité de leur patronyme. À 27 ans, Thérèse donne une nouvelle dimension à l’arnaque du faux héritage. Elle invente cette fois un riche Américain, Henry Crawford, que sa mère aurait aimé après l’avoir sauvé d’un terrible accident, et dont Thérèse serait la fille naturelle. Peu avant sa mort, ce prétendu père caché lui aurait légué sa colossale fortune, au détriment de ses deux neveux. Avec des faux documents dûment fabriqués par Frédéric, Thérèse commence par convaincre une banque de lui prêter de quoi payer les frais de succession. Ensuite, pour justifier un délai dans le versement de l’héritage, elle invente la découverte d’un second testament au bénéfice des neveux Crawford… qu’il va bien sûr falloir contester en justice. L’affaire s’ébruite et attire de nombreux spéculateurs alléchés par l’espoir de juteux retours sur investissement. Fausse candide pleine de gratitude, Thérèse accepte des taux usuraires et empoche des centaines de milliers de francs. En quelques mois, le couple achète plusieurs résidences dont celle de la Grande-Armée. La mécanique est en place, reste désormais à l’entretenir.
Sources: La Grande Thérèse, l’escroquerie du siècle, d’H. Spurling (éd. Allia, 2003); Impossibles victimes, impossibles coupables: les femmes devant la justice, de F. Chauvaud et G. Malandain (éd. Presses universitaires de Rennes, 2019) ; Des escrocs magnifiques, de R. Colombani (éd. Flammarion, 1998).
Illustration en tête d’article: Aux assises, Thérèse use de son inimitable bagou et nie fermement les accusations à son encontre, malgré des preuves accablantes. © Bridgeman Images 

Cet article est paru dans le magazine Notre Temps , N°635 – Découvrez les offres d’abonnement
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